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Nouvelle série, n°1

1er trimestre 2018

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POINT DE VUE

Les médias d’information indispensables à la démocratie ? Quelques preuves
seraient les bienvenues

Le défi que lance W. Joseph Campbell à propos de ce postulat fondamental est plutôt perturbant, mais, outre que le scepticisme journalistique ne saurait s’arrêter à ses propres portes, l’hypothèse largement admise d’un lien organique entre presse et démocratie gagnerait certainement à être mieux étayée.

Par W. Joseph Campbell




C’est un truisme – et même un mythe médiatique – que les journaux indépendants sont un « rempart vital » pour la démocratie. Cette affirmation est facile à lancer, mais elle est peu soutenue par des preuves convaincantes.

Patrick B. Pexton, l’ancien médiateur du Washington Post, est de ceux qui ont invoqué la prétention fondatrice du journalisme américain : la démocratie serait en péril sans les reporters et éditeurs pour dire la vérité.

Ou, comme il l’a énoncé de façon assez simpliste : « Notre travail est de rapporter, rédiger et éditer des sujets. Nous prenons et publions aussi des photos (et maintenant des vidéos). Nous publions les sujets et images en tant qu’informations sous une présentation vigoureuse. Et, dans les colonnes et les blogues, nous analysons l’actualité. À travers ce processus minutieux, nous révélons des vérités. Le pays ne peut pas survivre longtemps en tant que démocratie, ou en tant qu’économie de marché, sans ce type de journalisme indépendant. »

Mais comment Patrick B. Pexton, sait-il ceci ? Quelles preuves offre-t-il pour étayer la notion selon laquelle les médias d’information sont des remparts indispensables à la démocratie et à l’économie de marché ?

Aucune. Il présente l’affirmation autocomplaisante sur la valeur du journalisme comme si elle allait de soi. Il est vrai que la vitalité du journalisme et le pluralisme des médias sont les marques d’un régime démocratique. Mais le fonctionnement démocratique permet typiquement le journalisme indépendant plutôt qu’il n’en résulte.

Nous voyons ce phénomène partout dans le monde : lorsque la lourde main de la domination autoritaire est levée, des médias d’information dégagés du pouvoir fleurissent, souvent comme des plates-formes partisanes. C’est un point que j’avais observé dans mon premier livre1, qui examinait la montée du pluralisme médiatique dans deux pays francophones d’Afrique de l’ouest.

Mais le journalisme indépendant, émergent ou bien établi, n’est pas une variable essentielle à une démocratie florissante. Je me souviens d’un superbe essai sur ce thème que le remarquable critique média Jack Shafer écrivait en 2009 pour Slate.com2. Comme le soulignait justement Shafer : « La démocratie s’est épanouie aux États-Unis au XIXe siècle bien avant l’invention de ce que nous appelons le journalisme de qualité. Entre 1856 et 1888, alors que la plupart des quotidiens étaient de la cochonnerie et étaient contrôlés par un parti politique ou en étaient tributaires, la participation électorale flottait aux alentours de 80 % pour les élections présidentielles. Comparez ça avec la participation de 55,3 % et 56,8 % lors des élections présidentielles de 2004 et de 2008. »

Et le journalisme de parti pris a continué bien après 1888. Il s’est étiré au long de la période de la presse à sensation (yellow press) à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Les principaux journaux de cette époque étaient souvent ouvertement partisans.

Le chef de file des praticiens du yellow journalism, William Randolph Hearst, transforma ses journaux en plates-formes au service de ses objectifs politiques, généralement inaccomplis. Il tenta sans succès d’être le candidat du parti démocrate à la présidentielle et au gouvernorat de l’État de New York, ambitions qui furent amplifiées par ses journaux activistes, mais ne leur étaient pas contingentes.

Le texte de Shafer notait aussi : « Se pourrait-il que le journalisme fouillé qui dévoile les malfaisances et les gâchis gouvernementaux... n’encourage pas l’activisme ou la participation électorale ? Se pourrait-il que de telles exhibitions aboutissent à dégoûter le public de la démocratie et des institutions ? »

C’est une question intéressante. Le journalisme agressif, scrutateur, qui offre un flux d’articles sur les failles, les insuffisances et la corruption au sein des institutions démocratiques pourrait aussi être une des raisons pour lesquelles beaucoup d’adultes américains se sont fatigués des nouvelles et s’en sont totalement déconnectés.

Selon les données compilées par le Pew research center et publiées en 2012, 17 % des adultes américains n’avaient connaissance d’aucune actualité dans une journée ordinaire. En d’autres termes, ils esquivaient les nouvelles malgré la variété des possibilités et supports proposés, tant digitaux, que traditionnels. Le renoncement aux nouvelles au sein d’une société qui baigne dans les nouvelles est plus élevé chez les personnes âgées de 18 à 24 ans : 31 % de ces jeunes Américains traversent une journée typique sans contact avec l’actualité.

Comme je le notais dans mon dernier livre3, qui réexamine dix mythes médiatiques illustres, « un grand nombre d’Américains sont au-delà de l’influence des médias ». Dans ce cas, comment les organes d’information seraient-ils si vitaux à la démocratie américaine quand tant d’Américains les ignorent totalement ? L’assertion de Pexton sur le caractère indispensable des médias méconnaît ce genre de complexité.

L’allégation de Pexton est le type de mince platitude qui sert à rassurer les journalistes à une époque de grand bouleversement dans ce champ, une époque où l’orientation de la profession est incertaine, et où la longévité de journaux jadis prédominants comme le Washington Post est mise en doute.

W. Joseph Campbell est professeur à l’American University de Washington
et responsable du site Media Myth Alert4.



1

W. Joseph Campbell (1998). The Emergent Independent Press in Benin and Cote d’ivoire. Westport, CT: Praeger.



2

Jack Shafer (2009). Alex S. Jones thinks failing journalism makes failing democracy. So why won’t he prove it? Slate.com, 27.08.2009.



3

W. Joseph Campbell (2010). Getting it Wrong. Ten of the greatest misreported stories in American journalism. Berkeley : University of California Press.



4

Dont cet article reprend des éléments de deux textes originellement publiés en anglais.




Référence de publication (ISO 690) : CAMPBELL, W. Joseph. Les médias d'information indispensables à la démocratie ? Quelques preuves seraient bienvenues. Les Cahiers du journalisme - Débats, 2018, vol. 2, no 1, p. D19-D20.

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